Je m'appelle Kouadio et j'ai quinze ans. Je suis mort il y a cinq ans, le jour de la fin du monde, le jour de la fin de mon monde d'alors. C'est la première fois que je reviens dans mon village depuis que je suis mort. Je ne reconnais rien. Je ne reconnais pas les odeurs, ni le son du silence. Avant dans mon village il y'avait des sons et il y avait des parfums, il yavait une athmosphère qui représentait le bonheur, et la sécurité : c'était le son des rires, c'était celui des cris et la musique des danses. Des enfants les pieds nus ou chaussés de babouches jouaient innocemment, courant ça et là sous les sous les regards des mères. Je me souviens du son du pilon majestueux, qui dans les mains des mères pilaient le mil ou le foutou, annonçant à nos papilles les délices à venir. Tomates et arachides écrasées avec maestria, étaient annonciateurs de sauces mettant en risques nos doigts forts gourmands. Des plats à se mordre les doigts de distraction disions nous souvent. Ma mère était pour moi, la meilleure cuisinière de la place du village. Nulle ne préparait le cabri comme elle, nulle n'assaisonait le lièvre comme ma mère.
Le parfum du poulet ou du cabri fumé. Les plantains frits dans l'huile qui attendaient le soir nos retours de l'école, ces parfums spéciéfiques étaient les parfums qui caractérisaient le village de mon enfance.
Je me souviens des soirs où me tenant la main, mon père m'emmenait, avec mon frère Koffi, sous le grand fromager dans les réunions réservées aux hommes. C'eétaient des temps de jeux et des temps de palabres. J'avais enfin dix ans, je devenais un grand qui pouvait assister, à ces rituels des hommes. Je ne comprenais pas tout ce que les grands faisaient, mais j'aimais qu'ils m'invitent à jouer aux cailloux avec les vieux du village. Je me demande d'ailleurs, si les fois où j'ai gagné ils ne m'ont pas laissé, gagner pour me construire en homme victorieux.
Mon père était instruit, il était respecté “le maître du village” l'homme qui lisait les lettres qui venaient de la ville, qui donnait les nouvelles de la capitale. Mon père faisait le rêve, de me voir médecin. J'étudiais le soir sous le regard de mon père. Pour mes frères comme pour mes s½urs, mon père avait des rêves. Souvent il nous disait que notre liberté c'est par l'instruction que nous la construirions. Mon père était un homme d'une grande bonté et d'une intelligence qu'aujourd'hui je mesure. Il ne nous frappait pas pour nous corriger, sauf quand nous transgressions des règles majeures. Mon père aimait parler à nos intelligences et à nos coeurs. Il disait que la mémoire du coeur et de l'intelligence était plus tenace que la mémoire du corps.
Il a toujours voulu que nous soyons conscients de notre identité dont les racines étaient profondément enfouies dans la terre du village. Connaître ses racines et bien s'y planter, aidait nous disait il à pousser haut et droit. C'est pour cette raison qu'il a choisi de vivre avec toute sa famille au c½ur de son village. La ville pouvait attendre pour l'instant j'apprenais, avec mes frères et s½urs à découvrir le c½ur et l'âme de ma culture. Je parlais couramment notre langue maternelle et je parlais aussi la langue des études. Métissage nécessaire pensait notre père, nous grandissions ainsi, nous préparant à des vies belles et riches.
Souvent dans le village j'entendais les anciennes, s'étonner de ce que mon père n'avait qu'une femme. Mon père semblait trouver son équilibre dans un autre schéma que la polygamie. Dans mes regards d'enfants mon père et ma mère étaient un couple heureux. J'aimais beaucoup, en allant me coucher entendre les voix de maman et papa qui discutaient tout bas. Maman n'avait pas d'instruction au sens scolaire, mais c'était selon papa, la femme la plus sage et le meilleur des conseils. Je ne savais pas trop ce que papa entendait par là, mais les yeux de maman qui aux mots de mon père capturaient les étoiles me faisaient comprendre que ces mots lui plaisaient.
Comme nous étions heureux du temps où je vivais, du temps où je ressentais les émotions normales d'un enfant de mon âge. Les drames de ma vie, les larmes que je versais du temps de mon enfance me semblent aujourd'hui, vu de là où je suis, bien insignifiants. Pleurer parce que mon frère ou le fils de mon oncle m'avaientt piqué mes billes ou caché mon ballon. Les drames d'antan, je les revivrais bien, si je pouvais revenir aux temps de l'innocence, au temps l'espérance, ce temps où l'avenir se dessinait aux couleurs de l'arc en ciel.
Les choses ont changé au mois de décembre nous étions à quelques heures de la fête de Noël. Nous étions en vacances et c'était un mardi. Ma mère m'avait chargé d'aller au fleuve, pour y puiser de l'eau avec mon frère Koffi. Il fallait beaucoup d'eau pour les préparatifs d'une semaine de fête de noel au nouvel an. Nous allions et venions avec nos bassines d'eau pour remplir les grands fûts servant de réservoir. J'aimais aller au fleuve, j'aimais me baigner en compagnie des autres garçons du village. Je ne pouvais imaginer aller au fleuve, juste pour puiser de l'eau sans m'y baigner des heures. Mon frère Koffi, n'avait pas comme moi, un rapport quasi fusionnel au fleuve. Le fleuve me rappelait les histoires racontées par mon père et mes oncles. Le fleuve ra contait les épopées triomphantes, des hommes de mon village avant l'arrivée des colons. Mon village était un village de chasseurs, des pêcheurs et de guerriers et le fleuve était la barrière de protection contre les agresseurs. Les envahisseurs venus par le fleuve avaient été repoussés par les vaillants héros, par mes ancêtres. Le fleuve apportait du poisson pour nourrir les familles de mon village. les femmes du village allaient en ville vendre du poisson séché ou fumé et de la viande boucanée. Un village auto suffisant, la fierté des hommes de mon peuple, fierté qu'à dix ans je portais sans toujours en comprendre la portée.
Au bout de quelques tours entre le fleuve et la case, j'ai eu envie de me baigner dans le fleuve avant de repartir. Koffi était pressé et n'a pas voulu attendre, encore moins se baigner. Il n'était pas content, il savait que maman serait mécontente si nous trainions. Je l'ai laissé partir et nous nous sommes quittés sans un aurevoir, mon frère pestait contre mon inconscience.
Je ne sais combien de temps, je suis resté dans l'eau, je n'avais pas envie de quitter le fleuve. Mon esprit rêveur partait à la rencontre des conquérants d'antan qui avaient protégé les rives de mon village. Je me rappelais, en regardant l'eau et le mariage au bout de l'horizon du ciel et de la terre, les histoires des voyages dont mon père me parlait. Je rêvais de voyages, de découvrir le monde, le monde que j'apprenais dans les livres de mon père. Je rêvais de voir venir un canot à moteur qui m'emmènerait en ville pour découvrir le monde. Le soleil était engagé dans une course descendante quand je me suis décidé à rentrer. J'allais me faire disputer par ma mère, je le savais, mais le pouvoir de l'eau sur moi était plus grand que la peur de la colère de maman.
En approchant du village j'ai senti une odeur inhabituelle, comme celle que je sentais quand on préparait le cabri, mais ce n'était pas une odeur agréable. Je me demandais bien quel était le gibier que les femmes du village préparaient pour Noël. L'odeur était si forte, elle était oppressante, je n'allais pas aimer, le goût de ce gibier. J'allais certainement vomir si ça continuait. Pourquoi ce sentiment que quelque chose n'allait pas ? Peut être le silence bien inhabituel à cette heure du jour, au coeur des vacances. Il n'y avait pas un cri, pas un chuchotement, simplement cette odeur, et une immense fumée noire. A cette heure du jour le village est bruyant, il y a les voix des femmes et celles des enfants et il y a les voix graves des hommes de mon village. Pourquoi ce silence ? Je me suis mis à courir. Quand je suis arrivé, il y avait le feu partout. Plusieurs cases brûlaient. La concession du chef du village était en cendres. Combien de temps étais-je resté au fleuve ? Ma mère, mes frères, mon père, ma famille ! J'ai couru le coeur tremblant et je suis arrivé aux cendres de la case dans laquelle nous vivions. Il n'en restait rien, tout était consumé. Ils avaient tué ma mère, mes frères et mes s½urs, ils avaient tué mon père, mes oncles et mes tantes. Le village tout entier avait été brûlé. C'est mon amour de l'eau qui m'avait protégé, mais autour de moi, il restait personne de ceux que je connaissais. Ils avaient mis le feu à notre village, ils avaient fait du feu pour brûler ma famille. J'ai reconnu à terre le chapeau de mon père, j'ai vu du sang sur le foulard de ma mère. J'ai su plus tard que des hommes étaient venus, armés de haches et de machettes, d'autres tenaient en main des armes qui crachent du feu. Au pied du grand fromager, des hommes massacrés, la réunion des anciens s'était terminée dans un bain de sang. Ils avaient fait un feu et jeté les restes des vies qu'ils avaient volées.
J'avais à peine dix ans, il ne me restait plus la moindre famille, ceux qui hier encore peuplaient notre village gisaient ensanglantés sur la terre rougeâtre du village de mes pères tandis que d'autres partaient en fumée . Je me souviens encore, que je n'ai pas pleuré en regardant cette scène, je ne ressentais rien, j'étais tétanisé, au delà de la douleur. Je ne sais pas pourquoi je me suis mis à courir pour rassembler, dans le même lieu, les membres de ma famille. J'ai retrouvé ma mère qu'on avait éventrée, elle était couchée sur Binta ma petite s½ur. Elle avait sûrement voulu la protéger, les assaillants s'étaient vengés en lui ouvrant un ventre qui portait en son sein une vie de six mois. J'ai traîné sur le sol la dépouille de ma mère pour la conduire tout près de celle de mon père. J'ai retrouvé Koffi et Awa ma grande s½ur, je les ai traînés vers mon père et ma mère. Il ne me restait plus qu'à retrouver Fanta ma petite soeur et le mon frère Akadjé. Ma famille au complet je me coucherais près d'elle pour attendre la mort. Mais je n'ai retrouvé, ni Fanta, ni Akadje. Ils avaient dû être jeté dans le grnd feu. Puis je me suis assis à côté de mon père et c'est à ce moment là que j'ai pu pleurer. C'est à ce moment là que j'ai décidé de mourir en m'allongeant près d'eux. Je ne comprenais pas, ce qui s'était passé, qui haïssait mon village au point de tuer tout le monde. Je ne saurais jamais puisque j'allais mourir.
Quand je me suis réveillé, j'étais dans un camion, il y avait d'autres garçons et aussi des petites filles. Les hommes dans le camions me faisaient très peur. Ils avaient les yeux rouges et semblaient très méchants. Ils nous ont emmenés au coeur d'une forêt et ils nous ont appris à haïr les autres hommes. Le chef de cette faction et sa garde rapprochée étaient tout puissant usant et abusant des filles et des garçons. J'allais dans les villages avec ces hommes là et nous mettions le feu et brûlions des villages. Je n'avais pas onze ans quand j'ai tué un homme. On m'avait dit que cet homme était celui qui avait massacré ma famille toute entière. Ils nous donnaient des drogues pournous déshiniber et tuer notre conscience. J'ai tué, j'ai pillé, j'ai violé des filles et même des femmes de l'âge de ma mère, comme ils avaient violé ma s½ur. J'ai éventré des femmes comme une répétition de la mort de ma mère. je n'étais que colère, je n'étais que vengeance. J'étais mort à dix ans, je n'étais plus un humain, la vie dans la forêt au milieu de ces hommes assoiffés de sang avait fait de moi une bête féroce. Je voulais être le plus fort, le plus redoutable des autres enfants de l'armée de terreur. Les rêves de mon père de me voir médecin, étaient morts au sortir du fleuve et ils avaient rejoint les morts qui jonchainet le sol de mon village. Cinq ans durant lesquels j'ai été tour à tour victime et bourreau, violeur et violé, pillant avec colère les villages “ennemis”. Ennemis de qui ? Ennemis pourquoi ? Quel était l'enjeu de cette boucherie ? je ne le savais pas, je ne le sais toujours pas.
C'est la première fois que je reviens dans le village qui a connu le temps des jours les plus heureux de toute ma vie. La guerre est finie, les chefs sont en ville, il paraît que le chef de notre faction a fait la paix avec le chef de l'état, il est depuis six mois le premier ministre. Il porte des costumes il a l'air civilisé, lui que j'ai vu commettre les actes les plus indignes. Il est premier ministre. Mais les enfants comme moi qui n'ont pas appris à faire un métier, ils n'excellent que dans le meurtre. Moi l'enfant du fleuve je ne sais rien faire d'autre que tuer pour survivre. Les hommes et les femmes de l'organisation qui s'occupent des enfants de la guerre m'ont ramené ici, ils espèrent que les souvenirs, du temps des jours heureux, me ramènent peu à peu à une vie d'humain.
Un enfant de la guerre, un enfant soldat, plus féroce qu'un adulte, je repense à mon père et à ses valeurs. Je repense à mon père qui était in homme de paix. Mais j'ai vu tant de haine et tant de violence, j'ai fait tant de choses affreuses que depuis que je n'ai plus de drogues pour endormir les cris consciences, j'entends les cris des femmes, des hommes et des enfants, j'entends et je revois les victimes de ma rage et j'ai peur de ne plus jamais être capable de donner à mon prochain autre chose que de la haine et de la violence. Mon c½ur est mort, je suis mort à dix ans quand je me suis assis au milieu des cadavres de ma famille décimée, au coeur de la pestilence des corps qui brûlent.
Le village est détruit mais au c½ur de ce village, le grand fromager l'arbre des palabres n'a pas été abattu. Les images de mon père et des notables du village remontent à ma mémoire, les senteurs et les voix venues de mon passé remontent à ma mémoire en transperçant la mort. Et la voix de mon père me parlant de ses rêves pour moi et pour les frères remonte jusqu'à moi. A mon étonnement des ondées abondantes et ô combien surprenantes inondent mes joues me vidant de la peine et de la douleur d'une perte intolérables. Derrière le chagrin je reconnais des larmes qui étrangement m'annoncent une rédemption comme si l'humain en moi, se battait férocement pour reprendre sa place. Les larmes de douleur face à la sauvagerie avec laquelle j'ai tué, pillé et détruit. Au coeur de mon village je ressens une envie celle de me plonger dans le fleuve de mon enfance, comme pour me laver de tout ce que j'ai vécu, depuis ce jour de décembre en revenant de fleuve.
Je cours vers le fleuve et m'y jette tout habillé.
A mon retour du fleuve, je vois dans leur regard, des hommes et des femmes qui s'occupent de moi comme une lueur d'espoir. Et puis j'entends une voix, quand je me retourne je vois Fanta ma soeur, qui porte dans ses bras un bébé Je ne peux pas bouger, je ne sais que dire. Je ne suis pas seul au monde, j'ai de la famille.
Mais les cinq années perdues au c½ur de la forêt à me faire dépouiller de toute humanité personne n'a le pouvoir de me les restituer.
Je m'appelle Kouadio, j'ai quinze ans et pendant cinq ans j'étais mort. Mort à toute émotion ressemblant à de la compassion, mort à toute humanité. J'ai quinze ans et j'ai peur parce que je ne sais pas ce que l'avenir me réserve. J'ai peur de demain, parce qu'à nouveau, j'éprouve des sentiments. Et si mon frère Akadje aussi était en vie ?
